dimanche 6 juillet 2014

[Feuilleton] Double vie (3)

Relisez le chapitre 2
Irène tomba sur sa boîte vocale, ce qui la soulagea, en fait : il aurait sinon fallu qu’il réponde devant son frère, qui aurait sans doute trouvé étrange que la banquière de tout à l’heure saute ainsi si brusquement sur son frère.
La croqueuse d’hommes.


— Oui, c’est moi. Pourrions-nous déjeuner ensemble ce midi pour reparler de tout cela, si vous êtes dispo ? N’hésitez pas à me rappeler. Merci, à bientôt.

Elle raccrocha, elle s’était trouvée très pro, on ne pouvait à l’entendre se douter de ce qui se cachait derrière tout cela. Et pourtant, que tout cela était énorme et chaotique !
Le chaos, il fallait l’éviter.
Les cahots de son parcours de nuit, alors qu’elle avait tout fait pour que la route soit lisse et dégagée, la menaçaient de se retrouver dans le décor.


Mais pouvait-on vraiment tout maîtriser ? Il allait falloir qu’elle en doute, qu’elle se décide à évoquer la possibilité d’en douter, même si tout dans sa vie, depuis toute petite, depuis ses parents, au cours de ses brillantes études, tendait et imposait la maîtrise.
Elle était censée être passée maîtresse en maîtrise sur tous les plans, mais ses expériences de maîtresse avaient débouché sur le truc qui foire, ce type qui débarque.

— Merde, merde, MERDE ! rugit-elle dans son bureau gris clair, les poings serrés, le ventre dur, la bouche crispée.
Puis elle inspira et souffla, le yoga faisait partie de la panoplie bien-être des femmes d’action comme elle, à défaut du bouddhisme authentique et d’un karma sain et d’une cohérence dans tout le bordel violent de la vie moderne qui bouffait tout.
Elle aurait volontiers frappé dans quelque chose ou dans quelqu’un.

Son téléphone sonna à 10 h 22.
— Oui ?
— Bonjour, j’ai eu votre message. C’est quoi le truc ?
— Comment ça ? Une invitation à déjeuner, je vous l’ai dit, pour qu’on discute…
— Qu’on négocie, c’est ça ? Vous êtes une négociatrice. Mais je n’ai rien à proposer… Vous voulez mon silence ? Parole d’honneur, alors, je ferme ma gueule. Basta.
— Écoutez Monsieur Dacosta, il faudr…
— Écoutez, vous. Vous me fatiguez. Vous flippez, OK, je pige bien, mais arrêtez votre numéro, je m’en fous de cette histoire. C’était marrant, comme hasard, j’ai adoré baiser avec vous, vous êtes un coup d’enfer, mais maintenant c’est bouclé de mon côté, je ne vous veux aucun mal mais là, ça me saoule. C’est bon, j’ai fait le tour. Après, c’est votre histoire, votre vie. Faites gaffe à votre cul, allez tapiner plus loin de Paris, chais pas, moi, mais c’est votre problème, OK ?
Il raccrocha.

Défaite, Irène s’appuya sur son bureau, sous le choc.
Elle tituba jusqu’à son fauteuil en cuir, le souffle coupé, s’y laissa tomber, plus qu’humiliée.
Moins bien sûr par la crudité des mots que par la vérité du propos, qui la remettait à sa place, dans tous ses excès, ceux de la fille des parkings et ceux de la négociatrice.
Là, non seulement elle n’avait pas eu le dernier mot, mais elle s’était fait exploser en vol.
Elle leva les yeux, croisa son image dans le grand miroir à sa droite. Elle était pâle, hagarde, une mine épouvantable.
Puis elle éclata en sanglots.

À 17 h 15, elle appela son agence de location de voitures, réserva une Audi comme d’habitude, autorisa la transaction par carte bancaire.
Un mec allait lui amener la voiture chez elle, un service de privilégié, mais au prix qu’elle payait, ils pouvaient bien faire cela.

Elle quitta le bureau à 19 h 45, gagna le parking sous la grande tour, monta dans sa petite BMW et quitta la Défense, elle habitait pas loin, à Colombes, elle arriva chez elle peu après. L’Audi était là, les clefs et les papiers dans sa boîte aux lettres.
Elle ne dîna pas, comme à son habitude quand elle sortait ainsi : la faim faisait partie de la tension nerveuse d’ensemble.

Sur sa chaîne elle mit de l’électro allemande, poussa le volume très haut, l’air du salon s’emplit de pulsations lourdes et guerrières qui l’atteignirent, elle se laissa aller et ôta son tailleur, ses sous-vêtements.
Nue au milieu de la pièce elle s’admira dans le miroir immense en longueur, elle était belle, des beaux, très beaux seins, et un cul de reine, des longues jambes, elle aurait pu être mannequin au lieu de faire son école de commerce, mais elle n’était pas née où il fallait pour imaginer entrer dans un tel circuit : « Réussis, ma fille, sois la meilleure, ta beauté te servira à obtenir ce que tu veux et grimper en haut, tout en haut. » Elle ne laissa qu’une petite lampe et commença à danser, entraînée comme à chaque fois par le rythme énorme, elle dansa bientôt comme une folle. C’était son rituel de préparation.
Elle dansa, dansa, essoufflée elle s’apercevait dans la glace dans la pénombre, elle avait la peau qui brillait de sueur, elle était belle, à croquer, personne pour la voir, pour en profiter, pour l’enfiler, elle dansa longtemps, cria en scandant, elle adorait ce DJ.
Et puis presque sans transition, elle se rendit dans la salle de bain, prit une douche fraîche qui la fit suffoquer, elle se sécha, éteignit la chaîne du salon et alluma celle de sa chambre. Royksopp.
Sa tenue de salope.
Qu’est-ce qu’elle allait mettre ce soir pour se faire mettre ?

Un classique de la nuit : la robe moulante en laine, courte, noire. De toute façon, elle serait tout le temps troussée, alors pour les mecs, c’était le noir ou le rouge qui comptait et les excitait… à part elle dans la robe, bien sûr.
« Allons-y pour la noire. »
Parfois, elle faisait des efforts, avec un tailleur et des perles, un chignon serré, pour jouer les bourgeoises, c’était notamment quand elle faisait des séances de fellation collective, accroupie, et les mecs finissaient par éclabousser ses tailleurs. C’était des tailleurs pas chers, de VPC ou de magasin de centre commerciaux, qu’elle jetait après.
Elle ne se voyait pas donner au nettoyage un tailleur maculé de sperme !

Mais ce soir il fallait autre chose que du gang bang et se faire éjaculer dessus : il lui fallait de la queue, qu’elle se fasse bourrer à fond pour… pour quoi en fait ?
Effacer l’humiliation ? Évacuer quoi… ? Sa honte ? Reprendre le dessus sur les événements, se prouver qu’elle faisait ce qu’elle voulait et que personne ne lui dictait sa vie ?

Tendue et contrariée, elle enfila ses bas noirs à larges jarretières (les mecs adoraient et elle aussi), ses escarpins, prit un minuscule sac à main qu’elle allait planquer dans le coffre, et une boite de préservatifs dans son armoire, elle en avait plein d’avance et en consommait beaucoup avec ses activités nocturnes.
Irène enfila un petit gilet au-dessus de sa robe noire et prit à la main ses lunettes de soleil Gucci, un CD live des Daft Punk, puis éteignit les lampes et sortit.

Elle partit vers l’est de Paris, conduire la calmait, dans l’habitacle protecteur de la grosse bagnole allemande, la nuit, la musique diffusée par les enceintes qui tuent, elle se sentait belle, désirable, conquérante, impitoyable.

L’autoroute, les lumières de la nuit, elle poussa la voiture, la puissance du moteur la colla au siège, elle laissa les autres sur place : les gens normaux, les familles, les gagne-petit, avec des petits soucis, ceux qui ne connaissaient pas le fric, qui ignoraient l’aventure, le frisson, la baise pour la baise.
219 km/h, lui indiquaient les chiffres rouge sang.
Elle ralentit, l’aire d’autoroute approchait.
Elle mit son clignotant : la réalité était là, des camions endormis comme des baleines alignées, avec dedans des mecs tout seuls avec les couilles pleines, qui ne demandaient qu’à les vider dans une garce qui en voulait un maximum.

« Je suis là, mes chéris, vous êtes prêts ? »



Auteur : Riga
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