dimanche 5 juin 2016

Black hole (6)

Relire le chapitre 5

CHAPITRE 6 : Monstre


Me voilà dans l’impasse. Je suis à court d’idées. Émilie ne s’est pas présentée à son appartement dernièrement, ni à son travail. Personne ne peut me renseigner sur l’endroit où elle peut se trouver. Chantal affirme qu’elle ne sait rien de plus, mais cette voix dans ma tête me répète qu’elle ment. Je n’ai rien qui puisse me pousser à croire cela, mais je ne peux chasser cette idée de ma tête. Et si c’était vrai ? Mais alors, pourquoi ? Je ne vois pas pour quelles raisons elle me mentirait. À moins que… Oui ! Cela pourrait l’expliquer. Chantal tient à me servir de pute. Elle veut peut-être éviter la concurrence en m’éloignant de ma nymphette. En effet, elle m’a bien affirmé plusieurs fois qu’elle avait absolument besoin d’argent. Si jamais c’est vrai et qu’elle a osé me mentir…


Je suis vautré dans mon fauteuil à me frotter le front en ressassant les derniers événements. Diable, comme ma vie est devenue un véritable chaos, à l’image de mon appartement que je n’ai toujours pas pris la peine de nettoyer ! Et dire qu’avant, je n’aurais jamais supporté le moindre désordre... Dès qu’il y avait le moindre objet hors de sa place, j’avais un besoin irrépressible de le ranger : c’était une façon de me convaincre que j’avais le contrôle. Et cela marchait bien, vu que j’excellais dans les affaires. Je contrôlais le moindre engrenage. Rien ne m’échappait. J’étais le roi, et je régnais d’une main de fer. Ma vie sentimentale, en revanche, c’était le néant : trop d’éléments imprévisibles à gérer ! À part les quelques catins que j’ai eu l’occasion de croiser et les prostituées que je me suis tapées quand la pression se faisait trop forte et que j’avais besoin de me défouler, je me suis tenu à l’écart de la gent féminine. Peur de m’attacher.

Et aujourd’hui tout m’échappe, et tout ça à cause d’une seule femme ! Comment ai-je pu me laisser entraîner sur cette voie ? Elle m’a tourné la tête. Elle m’a comme ensorcelé. Ses yeux me hantent chaque instant. Que je hais être sous l’emprise d’une femme ! Elle me tient dans sa main et me dirige comme la marionnettiste qu’elle est. Tout m’attire vers elle, mais impossible de savoir où se diriger. Quelle cruelle fatalité ! C’est comme si Émilie se moquait de moi. « J’espère que tu t’amuses bien, petite garce, parce que quand je t’aurai retrouvée, c’est moi qui vais m’amuser ! » Faut-il encore que je la retrouve... J’ai de moins en moins d’espoirs. Hier, j’ai passé tout l’après-midi à surveiller l’entrée de son immeuble, après mon repas chez Chantal. J’ai aussi retenté ma chance au téléphone, mais rien, pas de signe de vie. Bon, je compose une dernière fois son numéro sans grand espoir.

Mais soudain je fais un bon sur mon fauteuil : la sonnerie de son téléphone retentit en plein dans mon salon. Il est ici ! Je me précipite et commence à fouiller dans le bazar. Je balance ce qui me gêne à l’autre bout de la pièce, je bouscule le reste. Merde, difficile de le retrouver dans ce bordel. J’essaie de me calmer et de me concentrer sur le son pour déterminer sa provenance. Vers le canapé ! Je fouille rapidement et finis par jeter les cousins. Soudain il m’apparaît.

Je prends ce graal dans ma main. C’est un smartphone dernier cri d’une marque bien connue. Mon premier réflexe après l’avoir déverrouillé est de me précipiter sur le dossier des photos afin de découvrir, je l’espère, des images inédites de ma belle. Il y a bien quelques photos, mais elle en est rarement le sujet. Je peux reconnaître sur plusieurs d’entre elles son fiancé. Sur d’autres, plusieurs de ses amies apparaissent. Enfin, certaines photos montrent des paysages qui semblent avoir été pris à l’étranger. Peut-être aurai-je plus de chance avec les vidéos.

Sans trop y croire, j’ouvre le dossier et découvre une unique vidéo que j’enclenche tout de suite. Émilie apparaît debout, droite comme un i, aussi magnifique qu’à son habitude. Hum, sa jolie petite frimousse, ses formes appétissantes, et bien évidemment ses yeux envoûtants... Elle a l’air cependant intimidée : un sourire nerveux crispe son visage, et son regard est légèrement inquiet. J’ai l’impression d’avoir affaire à une autre personne. Elle semble encore plus désirable ainsi. Absorbé par la vision de la belle, je n’ai pas fait tout de suite attention au décor. Je reconnais ma vitre derrière elle, et un coin de ma télévision. C’est mon appartement ! Cela confirme donc qu’elle est bien passée ici. Mon cœur s’emballe. C’est même ma chambre. Et selon l’angle et le bout de matelas que je découvre en premier plan, je devais être bien installé sur mon lit.

Émilie commence à remuer langoureusement sur une musique dont je n’entends aucune note mais dont j’imagine la mélodie, à tel point qu’elle semble résonner dans ma tête. Elle ondule gracieusement, et l’excitation me gagne immédiatement. Ses mains glissent sur ce corps de rêve, soulignant ses courbes puis remontent sur son cou pour s’insinuer dans sa cascade capillaire. Plus sa danse captivante se poursuit, plus elle semble se détendre. Une lueur perverse vient de s’allumer dans son regard et ses gestes se font plus provocants. Je retrouve l’Émilie des vidéos et celle que Chantal et son patron m’ont décrite : la croqueuse d’hommes. Je suis heureux de retrouver cette Émilie qui m’obsède et m’excite tant.

Les choses évoluent puisqu’elle commence à défaire son chemisier noir, bouton après bouton, me laissant découvrir un joli soutien-gorge à balconnets qui met ses seins en valeur. Je suis fasciné par le spectacle. Son vêtement finit par atteindre le sol tandis qu’elle poursuit sa danse hypnotique. Elle se retourne et tente de m’ensorceler en remuant son séant ; et ça marche ! Les mains glissent sur ses cuisses et remontent doucement sa jupe, me laissant découvrir la naissance de bas autofixants. Encore plus haut, et c’est maintenant un tanga noir qui s’offre à ma vue. Peu après, sa jupe finit par rejoindre le chemisier au sol.

Émilie fixe l’écran, visiblement satisfaite de l’état que je devais afficher. La voilà maintenant à quatre pattes, qui avance avec une allure féline. Elle monte sur mon lit et passe au-dessus de mes jambes. L’image montre maintenant le bas de mon corps. J’avais un jogging gris déformé par une bosse au niveau de l’entrejambe, bosse qui semble attirer le regard vorace de ma garce préférée. Celle-ci frotte ses joues sur cette fameuse bosse, telle une chatte affectueuse, puis ses petits doigts crochus tirent sur l’élastique de mon pantalon pour libérer mon sexe. Elle s’humecte les lèvres et le gobe avidement.

C’est la deuxième fois que je peux la voir me sucer ; encore une fois je suis déçu de ne pas me rappeler la moindre sensation, mais dans ma main son smartphone capture toute la scène. Mon autre main valide tente une approche vers son soutien-gorge, mais Émilie la claque en arborant un sourire malicieux. Il semble que je devais me laisser faire. Elle reprend mon pieu en bouche et l’astique minutieusement. À ces images, nul doute que les sensations devaient être jouissives...
Un flash m’embrume l’esprit par intermittence, le même que j’ai eu chez Chantal la veille : je me vois prendre Émilie en levrette. Seraient-ce des souvenirs qui remontent ?

Ma nymphette semble avoir terminé ses investigations buccales. Un instant debout sur le lit, me dominant de toute sa hauteur, elle se sépare de ses derniers vêtements qu’elle jette plus loin. Puis la voilà qui me soustrait mon jogging. Elle s’installe à califourchon sur moi et, avec sa main, dirige mon sexe vers le sien. Elle s’est empalée ! Elle oscille maintenant lentement sur ma queue. Un plaisir intense inonde son visage. Elle aime visiblement me sentir dans son ventre. Les yeux fermés, elle se mord les lèvres. Ses mains surfent sur les vagues de son corps. Elle semble savourer avec une infinie délicatesse mon membre qui lui perfore le ventre.

Ma main libre retente une attaque. Elle se pose sur son ventre et remonte vers sa provocante poitrine. Mais elle est arrêtée d’une nouvelle claque. J’insiste et empoigne son sein gauche malgré deux nouvelles petites tapes. La quiétude du visage d’Émilie disparaît et elle me lance un regard déçu. Elle repousse ma main. Je crois ressentir la frustration qui a dû m’animer ce jour-là. Je m’en souviens presque. Je voulais la toucher, sentir la douce peau sous mes doigts, prendre complètement possession de son corps, et elle s’obstinait à me le refuser après tout ce temps passé à lui courir après. Je la voulais à moi, et elle refusait de se donner complètement.

Nouvelle assaut de ma main sur la vidéo. Émilie voit l’attaque arriver et se prépare à repousser l’offensive. Mais je pare sa contre-attaque et l’attrape au poignet. En la tirant assez brusquement, je la fais basculer sur mon côté. Là, l’image bouge tellement que je n’arrive pas à distinguer ce qu’il se passe. Elle finit finalement par se fixer sur le plafond mais subit quelques tremblements traduisant l’activité sur le lit. Des soubresauts plus importants agitent parfois l’image. Qu’est-il en train de se passer ? Mon excitation grandit à ce suspens. Après plusieurs minutes environ, une grosse main plonge vers l’écran.

L’image se rétablit et me permet de découvrir une nouvelle scène. Émilie est à quatre pattes sur le lit et je suis en train de la prendre en levrette, comme dans le flash que j’ai eu un peu plus tôt. Était-ce vraiment un souvenir, ou un souhait qui s’est réalisé ? Je ne me montre pas tendre avec ma garce, ce qui a l’air de la faire hurler. J’étais sûrement content d’avoir repris le contrôle de la situation. Je vois ma queue coulisser dans le con de ma nymphette dont le corps réagit à mes assauts par des tressaillements saccadés. Le spectacle est fascinant et me fait chaud au cœur. Je l’avais soumise ! Elle a été mienne !

Plusieurs minutes à la prendre ainsi ont apparemment raison de moi. Je semble me crisper. Je dois être en train de jouir. Je me retire du con d’Émilie. Un filet de sperme suit mon gland, confirmant mon orgasme. La belle s’écroule sur le lit, abattue. La vidéo la filme encore reprendre son souffle pendant quelques secondes puis se coupe.

Mon cœur se creuse. Je veux cette femme. Je veux revivre cette scène et m’en souvenir complètement. Je fais un effort monstre et fouille dans ma mémoire afin de me rappeler plus de détails, mais rien n’y fait ! Pourquoi diable mon cerveau me refuse-t-il l’accès à mes souvenirs ? C’est injuste ! La frustration me gagne, puis la colère. Et ce mal de crâne qui fait son grand retour...

Voyons voir les derniers numéros composés. J’en apprendrai peut-être un peu plus. Beaucoup de conversations courtes à part ce numéro. Émilie a conversé pendant deux heures avec cette personne la veille de mon réveil. « Mais attends : je reconnais ce numéro ! » Je sors mon portable pour vérifier. Oui, c’est ça : c’est le numéro de Chantal. Elle m’a pourtant juré qu’elle ne parlait pas beaucoup avec Émilie, et là je m’aperçois qu’elles ont discuté ensemble au téléphone pendant deux heures. Pour des collègues qui n’évoquent pas leur vie privée, je trouve ça louche. Par contre, pour des amies intimes, ça me paraît plus logique. Chantal ment : la voix avait raison. Il ne me reste plus qu’à savoir de quoi elles ont discuté. Je m’en vais de ce pas chez Chantal.

J’atteins mon véhicule et démarre à fond sans prendre la peine de m’attacher. Je bous de colère : j’ai la preuve que Chantal m’a menti. Elle m’a sûrement caché une information capitale qui expliquerait la disparition de ma nymphette. Je grille un feu rouge et traverse un carrefour à toute vitesse. J’entends le klaxon d’une voiture qui a été obligée de freiner ; je ne m’en préoccupe pas. Tout ce que je veux, c’est des réponses. Chantal a intérêt à me les donner toutes. Il me faut quelques minutes pour atteindre son appartement et tambouriner à sa porte. Elle m’ouvre avec un air incompréhensif. J’entre avant même son invitation. Elle referme derrière moi.

— Qu’est-ce qu’il te prend, bon sang, de venir frapper comme un dingue à cette heure-ci ? s’énerve-t-elle.

Je me retourne vers elle, le regard noir. Son visage blêmit. Elle a un mouvement de recul.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? reprend-elle, inquiète.
— Émilie ! Je veux que tu me dises tout ce que tu sais sur elle.
— Mais je t’ai déjà tout dit…

De rage, je renverse une lampe sur pied. Chantal pousse un petit cri surpris.

— Ne me mens pas, dis-je avec un semblant de calme. Je sais que tu as eu bien plus d’échanges avec Émilie que ce que tu as prétendu.
— Nous… hésite-t-elle, nous ne sommes que de simples collègues. Je ne sais pas grand-chose d’elle…

J’attrape un vase et le balance contre le mur. Les éclats volent dans tous les sens. Je ne me contrôle plus. Décidément, elle n’a pas encore compris que c’est dans son intérêt de coopérer.

— Arrête ça, supplie-t-elle, les larmes aux yeux.
— Voilà sur quoi j’ai mis la main, déclaré-je en sortant le smartphone d’Émilie de ma poche. Et surprise : je découvre que tu lui as parlé pendant deux heures il y a quelques jours. Pour une simple collègue, je trouve cela quand même curieux, pas toi ? Dis-moi où est Émilie.
— Je n’en sais rien, je te jure !
— Tu mens ! hurlé-je.

Chantal panique et tente de fuir, mais je suis prompt à réagir. Je l’attrape. Elle se débat. Des chaises sont renversées. Elle atterrit sur son canapé.

— Pourquoi te mets-tu en travers de mon chemin ? Pourquoi refuses-tu de me laisser la retrouver ?
— Pitié, arrête ! Je vais tout t’expliquer, pleure-t-elle. Oui j’ai bien parlé avec Émilie pendant deux heures la dernière fois. Je jure que c’était inhabituel. D’ailleurs tu peux vérifier, il n’y a pas d’autres conversations enregistrées. À vrai dire, j’ai été surprise qu’elle m’appelle, d’autant plus qu’elle était en pleurs quand j’ai décroché.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? ai-je demandé.
— Désolée, a-t-elle commencé. Je ne savais pas qui appeler. Je n’ai personne… je suis seule.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu as un magnifique fiancé qui t’aime énormément.

Ma réplique a déclenché une série de sanglots. J’ai alors pensé qu’ils venaient de rompre leurs fiançailles ou quelque chose comme ça.

— Non, je ne peux pas lui parler de ça. Ça le tuerait !
— Mais de quoi tu parles ?
— Je ne peux pas m’empêcher… c’est plus fort que moi… Je ne peux en parler à personne. Je les dégoûterais.
— Tu peux me le dire à moi, l’ai-je encouragée avec une voix la plus rassurante possible.
— Je suis un monstre… un monstre vorace. Je ne peux m’en empêcher. Je n’en peux plus. Je l’aime, je te jure, de tout mon cœur, mais pourtant…
— Tu parles de ton fiancé ?
— Oui. Oh, s’il savait, ça le tuerait !
— S’il savait quoi ?
— Tous ces hommes avec qui j’ai couché. Je ne peux pas m’en empêcher. Je les laisse me faire des choses, je les encourage même ! Parfois, je les fais payer. J’ai bien essayé pourtant, je te jure, mais c’est comme une drogue. Je ne me sens vraiment vivante que quand je baise. Dès que je suis excitée je perds la raison. J’ai beau me promettre à chaque fois d’arrêter, mais rien à faire : je cède à mes vices. Et dès que c’est fini, je suis prise de remords, je me dégoûte. Oh mon Dieu, je suis un monstre ! Je n’en peux plus.
— Arrête, tu n’es pas un monstre, ai-je tenté de la raisonner.

J’ai passé les deux heures à chercher à la consoler, à la rassurer. J’avais déjà suspecté que cette fille avait un problème question sexe. Là, elle le reconnaissait elle-même, et elle cherchait de l’aide pour s’en sortir. Elle me faisait pitié, alors j’ai tout fait pour écouter ce qu’elle avait à dire sans la juger. J’ai essayé de lui faire comprendre que ce serait une bonne idée qu’elle suive une thérapie. J’ai mentionné le nom du docteur Gussman, une de mes connaissances, et très bon thérapeute.

Le récit de Chantal réveille quelque chose un moi, comme un murmure lointain. Mon mal de crâne gagne en puissance. J’ai des visions, des flashs : le visage d’Émilie en pleurs. Je m’entends dire « Reste avec moi ! » Aïe, mon crâne me fait de plus en plus mal. Je recule d’un pas, la main sur les tempes, et percute le bureau. Le choc renverse la petite lampe, plongeant la pièce dans une semi-obscurité. Un rire résonne dans ma tête.

— Ça va ? s’inquiète Chantal.
— Continue, m’énervé-je.

Vers la fin de notre conversation, Émilie m’a avoué qu’elle avait rendez-vous avec un homme le soir même ; je suppose que c’était toi. Je lui ai dit qu’elle devait rester chez elle, peut-être prendre quelques jours de congé pour réfléchir et se changer les idées.

— Oui, tu as raison, m’a-t-elle dit, c’est ce que je devrais faire. Mais tu vois, j’aurais beau me dire tout et n’importe quoi pour ne pas y aller, je sais déjà que je vais y aller et que je vais baiser. Je sens déjà cette boule dans mon ventre. Celle qui me dit que je vais faire quelque chose de mal, que je vais le regretter, mais que je vais prendre beaucoup de plaisir. Mais pourtant, dès que j’aurai fini, je vais me dégoûter au point d’avoir des nausées. Les remords et la culpabilité vont me ronger quand je serai rentrée. Et pour chasser toute cette douleur, je n’aurai qu’une solution : trouver un autre gars avec qui baiser et éprouver du plaisir pendant quelques minutes afin d’oublier.

Elle était en plein dans un cercle vicieux : il fallait qu’elle se sorte de là. Elle a raccroché peu après m’avoir expliqué cela. Quand je ne l’ai pas vue au boulot le lendemain, j’ai espéré qu’elle avait trouvé la force de suivre mes conseils et qu’elle s’était pris quelques jours de congé. Et puis tu es revenu à L’Interlude et tu la cherchais. Oui, j’ai tenté de t’écarter d’elle, mais c’était pour la protéger. Elle ne supportait plus son comportement mais était pour l’instant incapable d’en changer. Alors si je pouvais au moins éloigner un homme d’elle, c’était au moins ça. Tout ce qu’elle voulait, c’était vivre heureuse avec son fiancé.

« Non ! Non ! Je refuse d’entendre ça. Elle était à moi. À moi seul ! Où est-elle, bon sang ? Je la veux ! Ma tête va exploser ! » « Reste avec moi ! » : je me souviens lui avoir dit ça. C’était après lui avoir fait l’amour. Ça y est, ça commence à me revenir en mémoire. Je me souviens du son de sa voix : « Non, je ne peux pas : je suis fiancée. » Donc Chantal vient de me dire la vérité ? Je la voulais, mais elle a choisi l’autre ? Je pousse un cri de douleur ; les souvenirs dégringolent de manière désordonnée dans ma tête, par petits morceaux tranchants. Je la vois : elle pleure, supplie. Je sens la colère et le désespoir dans tous mes membres comme ce soir-là. « Je t’aime… » ; « Pas moi, c’est lui que j’aime ! »

— NON ! crié-je.

Une avalanche de souvenirs s’abat dans mon crâne. Je revis la soirée en un éclair. Oh mon Dieu, ça fait mal ! J’ai l’impression qu’on est en train de m’ouvrir le crâne en deux. Je hurle de douleur et tombe à genoux devant une Chantal médusée. Elle est paniquée devant la crise qui m’anime, ne sachant pas quoi faire. Mes mains sur la tête comme pour extirper mon mal, je revis tout. Puis après un moment interminable, la douleur retombe. Les mains au sol, le visage penché vers le bas, je reprends lentement mon souffle.

— Ça va mieux ? s’inquiète Chantal. Que s’est-il passé ?

Un rire guttural résonne dans la pièce : le mien. Je me moque ! Tout ce temps à la rechercher pour rien... Comme c’est comique ! Elle ne voulait pas de moi, c’était aussi simple que ça. Maintenant, je me souviens de tout. Je comprends mieux pourquoi j’avais oublié : je n’ai pas supporté. Émilie se prenait pour un monstre ? Pff, elle n’avait aucune idée de ce qu’est un vrai monstre, mais elle l’a découvert. Je suis pris d’un fou-rire hystérique. Au milieu de l’obscurité je me révèle. Le visage encore tourné vers le bas, je me relève. Chantal ne comprend plus rien à la situation. Elle m’observe avec des yeux exorbités.

— Qu’y a-t-il de si drôle ?
— Tu te souviens de qui je suis ? demandé-je dans le vide. Je me souviens de qui je suis… dévoilé-je en jetant un regard dément vers elle.

Un monstre.



ÉPILOGUE


La pluie s’abat abondamment sur la vitre de la pièce. Bien qu’en plein milieu de l’après-midi, la luminosité extérieure est loin d’être parfaite. On a été obligé d’allumer les lampes pour pallier ce manque. La femme s’approche du bureau où est assis l’homme. Elle le détaille rapidement du regard avant d’attirer son attention en toussotant, mais ce dernier ne réagit pas. Il est en train de relire, l’air songeur, un carnet de notes en se tripotant la barbichette. Il semble assez jeune, mais les cernes sous les yeux et ses traits fatigués alourdissent son visage.

— Excusez-moi, mon capitaine ; le commissaire m’envoie pour vous seconder dans votre affaire.

L’homme sursaute et s’aperçoit seulement de la présence de la femme devant lui : une jeune blonde coiffée d’un chignon serré. Elle ne manque pas de charme.

— Vous êtes ?
— Lieutenant Samantha Gerald.

« Ah oui, la fille du commissaire, c’est vrai qu’elle devait commencer aujourd’hui. » Le capitaine Jyrall lui fait signe de s’asseoir en face de lui.

— Que savez-vous de cette affaire ?
— Le peu que j’en ai appris par la presse : deux femmes disparues – Émilie Auchere et Chantal Leroy – serveuses toutes les deux à L’Interlude. Avec elles, notre principal suspect, Matthieu Lemblay est aussi manquant à l’appel. Il aurait eu une relation avec les deux femmes, dit-on.
— C’est exact : le témoignage de la mère de mademoiselle Leroy confirme pour cette dernière. Quant à mademoiselle Auchere, plusieurs vidéos retrouvées dans l’appartement du suspect le confirment aussi. De plus, des témoins affirment avoir aperçu la voiture du suspect près de l’appartement de mademoiselle Leroy le soir de sa disparition.
— A-t-on retrouvé le véhicule ?
— Oui : il a été abandonné sur la route en direction de Solérèse.
— Avons-nous d’autres éléments venant incriminer monsieur Lemblay ?
— Un mur rempli de photos et de dessins laisse penser qu’il nourrissait une obsession vis-à-vis d’Émilie Auchere. De plus, son appartement a été retrouvé dans le même état ravagé que celui de mademoiselle Leroy. Monsieur Lemblay paraît être le suspect idéal, mais il y a un élément qui me chagrine : d’après plusieurs témoignages, il semblait rechercher activement mademoiselle Auchere après sa disparition.
— Avons-nous d’autres suspects ?
— Des tas, si on tient compte des différentes conquêtes d’Émilie Auchere, mais rien de bien concret.
— Peut-être le fiancé, alors ? Il n’aurait pas supporté les infidélités de sa fiancée.
— Il a un alibi : il était en voyage d’affaires. Et puis il ne semblait pas au courant des infidélités. Il a eu un choc quand je le lui ai appris lorsque je l’ai interrogé.


FIN

Auteur : Nathan Kari

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